William FAULKNER - Tandis que j’agonise
1934
Dans Barton Fink, farce désabusée des frères Coen sur le sort peu enviable réservé aux scénaristes de l’âge d’or hollywoodien, on peut se faire une idée de cinéma d’un Faulkner d’Épinal.
Moteur. Le grand écrivain du Sud a boutiqué dans le script pour le compte de la grande usine à rêves. De 1932 jusqu’en 1937, alors qu’il était déjà un écrivain accompli et reconnu. Et un écrivain reconnu ou pas, lorsqu’il part pour Hollywood, ce n’est jamais que pour l’argent. Il donnera le Port de l’angoisse, avant de collaborer avec Jean Renoir.
Dans Barton Fink, on peut voir un scénariste, moustache grise, démarche d’alcoolique titubant, qui ressemble à s’y méprendre au grand auteur américain né le 27 septembre 1897, issu d’une de ces vieilles familles aristocratiques du Sud d’un père tellement détesté qu’il décidera d’écrire sous un autre nom.
Le jeune Falkner, devenu Faulkner, occupe les emplois de vendeur en librairie et de postier, ce qui lui permet de rester dans les lettres. Du reste, il lit beaucoup. Écrit autant. De la poésie pour l’essentiel. Et bientôt des nouvelles, qu’il faudrait redécouvrir, et des romans qui constituent le corps d’une œuvre pour laquelle il recevra le Nobel en 1949.
Son premier roman, Monnaie de singe, date de 1925. Après quoi, il part visiter l’Europe le temps de faire halte à Paris et au nord de l’Italie. De se rendre assez vite à l’évidence que Londres l’indiffère. À son retour, il entame un cycle de quatre années d’intense création. Ne serait-ce qu’entre 1929 et 1932, Le bruit et la fureur, Tandis que j’agonise, Sanctuaire et Lumière d’août.
Dans Barton Fink, la figure faulknérienne d’Épinal louvoie à force de tutoyer la bouteille. Dashiell Hammet souffrait du même vice que Faulkner et peut-être est-ce pour cela qu’ils devinrent proches. Hammet passe pour le maître du roman noir. Faulkner écrit en général plutôt des romans où les personnages blêmissent sous le soleil écrasant du Sud, toujours aussi inexorablement rongé par sa défaite. Ce qui n’empêche pas le public de l’apprécier aussi pour ses histoires policières où il excellait, comme l’atteste Le Gambit du cavalier.
Dans Barton Fink, le scénariste de pellicule n’arrive plus à produire. Là s’arrête le parallèle. En 1936, tout scénariste alcoolique qu’il est, Faulkner publie l’immense Absalon Absalon.
Clap de fin. Devenu écrivain résidant à l’université de Virginie, Faulkner s’éteint en 1962.
Tandis que j’agonise aurait du être le premier roman de Faulkner à paraître en France. Pour des raisons sans doute commerciales, Sanctuaire eut la préséance. Tandis que j agonise a pourtant été écrit un an plus tôt. Le cinquième roman de l’auteur se démarque nettement de ses devanciers. Monnaie de singe (1925), Moustiques (1927), Sartoris (1929) et Le bruit et la fureur. A son sujet, Faulkner déclarait avoir eu l’intention d’écrire un tour de force, « un livre qui sera, au besoin, mon triomphe ou ma faillite si jamais plus je ne touche à l’encre. » À part, Tandis que j’agonise, pondu en six semaines, participe moins du souffle romanesque qui irrigue ses autres livres. Peut-être s’agit-il davantage de poésie en prose. Sûrement.
Roman paysan. La vie des petits blancs du sud des États-Unis, souvent fermiers accrochés par fatalisme à leur lopin de terre, pour l’essentiel fins de race réduits à un dénuement matériel et intellectuel extrêmes, cette existence si misérable dont le roman nous fait en filigrane le récit, s’inscrirait bien dans cette veine. Mais roman de mœurs rurales, tel que l’écrivit Valéry Larbaud dans sa préface, semble plus exact. Reste qu’un roman rural soumis au défrichage faulknérien, ça ressemble encore à une terre de poussière où plus rien ne repoussera par la suite. Ce sont les racines du mal que l’auteur entend y semer. Un roman anthropologique à forte charge exotique pour ce qu’il donne à voir pour la première fois ce Sud : vaste et maigre territoire agricole au climat méridional et continental pour ceux qui le confondent encore avec le delta du Mississipi.
Chez Faulkner, aucune incursion dans la fable rabelaisienne rallongée à la sauce américaine. Et pas davantage de charge naturaliste contre un système économique dont l’iniquité serait rendu responsable du sort des fermiers. Le genre dominant demeure celui du drame psychologique, lequel fait intrusion. Tandis que j’agonise est une tragédie classique déguisée en roman sudiste, une odyssée funèbre où « dans l’obscurité, l’air mort se moule à la terre morte. » Une interminable procession à travers une scène de désolation immense.
Flanqué de ses enfants et de leurs tares respectives, fatalisme de la faute où le désir suivrait son instinct de bête, Anse Bundren entreprend une route, longue et insensée, pour enterrer sa femme aux côtés de ses beaux-parents. Ce pays est dur aux hommes, pays où les terres sont comme les fleuves, « opaques, lentes, violentes ». La route est un non-sens semé d’embûches tragico-burlesques. Le corps de la défunte ne tarde pas à se décomposer sous la chaleur. Les vautours rodent. Le récit avance au rythme saccadé des monologues intérieurs et autres points de vue extérieurs des personnages croisés en route, ceux-ci achevant de constituer un chœur grec, points de vue qui correspondent tous à un chapitre. Et le roman de suivre les méandres psychologiques d’une narration multiple, soit le courant de pensée de chaque protagoniste.
Dès lors peut opérer cette litanie rituelle et quasi incantatoire du récit. Surtout, sous couvert de patois poétiquement nourri au sein des saintes écritures, c’est la prosodie particulière du roman qui s’impose, phrase après phrase, par la justesse de ses mouvements. Un style lyrique d’une noirceur éblouissante.